Le dimanche 11 octobre dernier, je suis en gare central de Brazzaville, pour un voyage sur Baratier (Kibouendé). Le samedi, j’y étais pour payer mon billet. Après une heure de queue, la dame du guichet «Dolisie, N’kayi et autres Madingou Loutété», me dit, tout gentiment, qu’elle ne vend pas le billet du Pool. Pour que je n’aie aucun soupçon de partialité, elle me montre le tableau où sont affichées les localités pour lesquelles elle peut vendre les billets. Un autre agent du C.f.c.o me dit de me pointer demain en gare et de m’approcher du contrôleur. Combien coûte le billet, lui demandais-je? «Non! Venez seulement et vous verrez avec lui». Le dimanche, je suis là, à 7h15.
Pour avoir accès au quai, il faut présenter le billet que je n’ai pas. Le policier de la sécurité de la gare me dit, gentiment, que cela me coutera 500 frs ou je ne passe pas. Puis une fois au quai, je vois quelqu’un qui est affairé à délivrer des reçus. Je comprends que c’est le contrôleur. Je m’approche pour attendre mon tour. Après avoir délivré quelques reçus en guise de titre de transport à des voyageurs de Dolisie et Nkayi, il se tourne vers moi: «Oui, papa, que voulez-vous? Je vais à Baratier». J’avais beaucoup de mal à prononcer le nom actuel de Kibouendé. Puis, il reprend à délivrer quelques reçus de Dolisie et me lance: 4.515 frs. Je suis désagréablement surpris. Un autre client m’invite à aller voir au tableau qui est sur le mur de la gare. J’y vais et c’est vrai. Je fais mon compte: Dolisie, c’est 10.000 frs max… Je crois même que c’est 9.000 frs, comment Kibouendé peut-il coûter ce prix? Le contrôleur m’invite à aller faire un tour… Je reviens vers lui, pour l’entente cordiale. Il me dit de monter dans le train. Un train qui démarre à 8h55 mn. C’est le Roc 2.
Comment en gare même, un contrôleur peut-il vendre les billets? Pourquoi le guichet ordinaire de vente de billets ne peut-il pas vendre les billets de Goma Tsé-Tsé, Kibossi, Kibouendé, dès lors que le train s’arrête à toutes ces gares? Je me suis dit que cette société a les problèmes qu’elle souhaite avoir. On arrive à Kibouendé, deux heures et dix minutes après, à une moyenne de 30 km/h. C’est un voyage mémorable. Dans le train, on est mieux debout qu’assis, puisqu’il n’y a pas moyen de s’asseoir. Il est bondé. Pas de commentaire sur l’état des wagons dans lesquels le compartiment w.c est devenu un coin pour stocker marchandises et voyageurs. Donc, prenez quelque chose qui vous constipe avant d’y monter.
Le 13, à 13h, je reprends le Roc 1 pour Brazzaville. En gare de Kibouendé, un rabatteur vient me voir pour une bonne proposition (pour lui et d’autres derrière lui). Cette proposition pose le premier problème: «Papa, le train arrive, va payer le billet». Il s’attendait à ce que je décline cette première partie, pour entamer la vraie proposition. J’ai vite compris. Je coupe court en lui disant que j’ai quelqu’un dans le train qui arrangera tout. De ce fait, quand je me dirige vers les wagons de tête, un militaire descend du train à ce moment-là et comprend vite que je suis sa proie. «Papa, vous allez où? A P.ka? Vous êtes mon homme; rentrez dans ce wagon». Je rentre dans son wagon. Une dizaine de minutes d’arrêt et voilà le train qui démarre en trombe pour Kibossi. Puis un kilomètre après, la vitesse diminue. Démarre-t-il ainsi pour dissuader les acrobates du train?
Le militaire est un milicien qui est là pour assurer la sécurité des voyageurs. En réalité, les voyageurs payent cette sécurité au prix fort. Ils sont harcelés par des jeunes nombreux dans le train qui passent d’une voiture à une autre, en taxant tout. D’où on ne sait plus qui est quoi? L’agent de sécurité souvent se poste à l’entrée et tout le long du voyage, admire les paysages. Ce qui permet aux autres en civil, de rançonner en toute quiétude. 200frs par ici, 500 frs par là, voilà ce qu’endurent les voyageurs.
Il semble que cette insécurité soit tout le long du voyage. Un voyageur s’est vu taillader son pantalon et y a laissé filer 20.000 frs; un autre, c’est la poche de sa veste qui a vu disparaitre 30.000 frs et ceci depuis Dolisie. Même les vrais militaires ne sont pas de reste. Qui rentre à N’Kayi demande sa part: 500 frs. Quatre bandits encerclent un jeune et le forcent à vider ses poches. Technique bien rodée où l’agent de sécurité semble prendre part, en ignorant majestueusement la raison de sa présence à bord. Bien sûr que la peur fait le reste: ceux qui observent ce genre de scènes préfèrent tourner leur regard ailleurs, pour éviter les représailles.
A 14h34 mn, on arrive à Goma Tsé-tsé. Air Pool nous y attendait. Sans comprendre pourquoi, on y est reparti à 15h29 mn, y laissant à son triste sort, Air-Pool. Incroyable mais vrai. Moi, fils de cheminot, moi qui n’ai connu que la période où le train démarrait à Brazzaville, à 7h environ, et arrivait à Pointe-Noire à 17h, je me disais, qu’est-il arrivé à cette société? Que veut tout ce monde qui complote contre les principes de gestion, contre la régularité des passages des trains, ce chef de gare qui retient le train pendant une heure environ là où cinq minutes auraient largement suffi? Ces prétendus agents de sécurité qui ont transformé le train en un comptoir de commerce ou du business divers. Je regrette, je ne crois plus aux bonnes intentions proclamées à coups de slogans.
Michel MILANDOU
Le voyageur abusé.
Source: LA SEMAINE AFRICAINE N° 2938 du Mardi 20 Octobre 2009